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MOSCOU
Bois de coffrage et démocratie.

Par Stany Cambot, dimanche 15 juin 2014 ,Eastern

Le parc de l'auteur d'ta mère et la ville cool. les formes internationales de la ville légère institutionnelle.
Moscou a poussé pendant la nuit. Le temps d'une éclipse en France et en Moldavie, le soleil vertical écrase la canopée qui recouvre le rez-de-chaussée de la ville. À l'ombre des arbres qui échappent ici à la rituelle et printanière mutilation de l'élagage, la boue du dégel s'est asséchée en terre poussiéreuse.
Il n'y a pas que les arbres qui poussent ici, la ville chantier continue de faire pousser ses étages, les « algeco » de tôle aluminium qui frigorifiaient l'esprit il y a quelque mois l'étouffent aujourd'hui à penser à ceux qui y vivent comme en étuve.
Les parcs se remplissent d'une foule compacte goûtant au vert, le temps d'un week-end, déambulant au milieu des constructions temporaires et légères : kiosques, bars, scènes, tentes géantes, containers aménagés qui, eux aussi, viennent de pousser là. Dans cette très officielle enclave verte, nomade et légère, où se décline la nouvelle grammaire de la ville cool internationale, on oublie presque les conflits en Ukraine, les migrants en containers, les anarchistes tabassés, les destructions de marchés et autres campagnes municipales anti-migratoires. Ici, l'espace est pacifié.
Moscou et la Russie n'ont sans doute rien à apprendre en matière d'architecture légère et branchée. Et le bois de coffrage de la ville cool globalisée s’accommode parfaitement et sait même servir un certain mode de gouvernement. L'espace public invoqué en France et ailleurs à l'ouest comme le nouveau messie est bien là !

Moscou n'a rien à apprendre, nous, tout au contraire !
Plonger ici permet de relire ce nouveau style international de bois de palette et l'idéologie que, plus ou moins consciemment selon les acteurs, il recouvre ou camoufle.
En 2003, Claudio Zulian lançait sous forme de provocation une certaine volonté de tuer Debord et restaurer le statut de l’œuvre, inquiet, effrayé peut-être par le non-dit ou le mensonge esthétique de certaines pratiques invoquant si facilement les théories du détournement, ou une certaine pureté révolutionnaire proche du vœu de pauvreté, pour justifier une absence de choix des matériaux et façons. Il apostrophait là nos autres compagnons présents à Rouen ces jours là, les parisiens d'AAA, les Argentins de Grupo de Arte Callejero, les Sévillans de la Fiambrera. Il pointait, les formes et l’esthétique que les autres réputaient sincèrement comme secondaires ou imposées par les circonstances, l'économie. Filant le raisonnement il s’inquiétait de l'apparition ou de la banalisation d'un nouvel Arte Povera fait de bois de palettes. Une esthétique qui refusait de dire son nom.
Démonstration brillante mais cependant difficile à entendre pour nous à l'époque qui nourrissions et nourrissons encore une passion pour Debord, de sérieux doutes quant à l'idée de l’œuvre et un relatif désintérêt pour la figure et le statut de l'artiste.
Impossible cependant de s'abaisser à considérer, formes, façons et matériaux comme neutres, d'autant qu'une « famille entière » d'architectes artistes et constructeurs sous l'égide de leur père Bouchain, semble signer ses projets de cette touche « naturelle » et néo-brutaliste de bois de palette ou de coffrage (nous aussi à l'occasion d’ailleurs). Un vocabulaire formel se développe, signifiant et, si le sens n'en est pas compris alors, il est comme le dit Barthes idéologie, fainéantise de l'esprit.
Sans sombrer dans un conceptualisme radical on ne peut ignorer ce que forme, couleur, façons et matériaux portent d'histoire et, par là, de sens et d'imaginaire collectif. De fait, leur assemblage, leur modification ou leur détournement construisent une syntaxe qui fait sens. Ainsi les formes plastiques dominantes constituent-elles des ritournelles dont la répétition, l'application à des contextes différents propagent, affirme et consolident l'idéologie.

Vingt ans de bois de coffrage.
L'économie suffit-elle à l'expliquer ? Non et sans doute faut-il compter avec les sens et valeurs portés par ces bois (de coffrage, de palette), ces matériaux qui fleurent bon la récup', quand bien même fussent-ils achetés chez le grossiste. Ces matériaux signent l'appartenance à une certaine « famille alternative » de l'architecture.

Le bois parle. Que nous dit-il ?
Au connaisseur et à l'exégète il désigne et évoque un certain nombre de groupe nationaux ou internationaux. Au profane il fait résonner les termes d'écologie, de recyclage, de « durable » alors que son aspect réversible marque son manque de gravité.
Assemblé avec force clous et vis apparentes, il parle au bricoleur et crée avec lui une proximité, une connivence. Laissant voir à travers le détournement son utilisation traditionnelle (porte, tubes électriques...), il désacralise le geste de construire et évoque la facilité, le jeu. Il constitue, les mots-briques d'une architecture sympathique et ludique qui déclenche le sourire.
Qui manipule cette liste non dite de matériaux fait œuvre de logothète et construit des phrases le plus souvent sans gravité : « dans vos poubelles nous fabriquons la ville de demain, voire la démocratie », « tout le monde peut construire et faire la ville », « l'espace public est un jeu (pour) d'enfant ». Petites phrases d'une nouvelle architecture qui, de plus en plus, s'adresse aux politiques « ça ne coûte rien » « on ne pourra vous accuser de gaspiller l'argent public » « ça peut pas faire de mal d'amuser et distraire les habitants », « pauvre, c'est beau », « trois coups de masse et c'est parti », « on vous équipe à l’œil ».
Voilà les ritournelles d'une architecture branchée, divertissante et sans gravité que le simple matériau évoque. Nul besoin de crier à la récupération institutionnelle tant les acteurs-mêmes en sont les auteurs ; tant, en définitive, le bois de coffrage signe le pacte tacite entre ces grands citateurs de Debord et les différents pouvoirs. On pourrait regretter comme le faisait Kopp à l'égard du modernisme, l'époque où ceci était un programme plus qu'un style. Inutile, le pacte court, camouflé sous les incantations de démocratie, de développement durable, d'espace public.
Le parc Gorky de Moscou est un exemple qui peut en dire long et résume peut-être les aboutissements de cette architecture de bois brut : à l'entrée du parc, des vigiles font passer chaque visiteur sous un portique magnétique et fouillent les sacs ; condition sans doute nécessaire au plein essor de l'espace public de la ville cool, légère, démontable, démocratique.


tag : architecture autoconstruction bois de palettes chantier urbain Debord espace securise kiosque Moscou nomadisme institutionnel

Réalisation :
  • Réalisation : Échelle inconnue
MAKHNOVTCHINA
MAKHNOVTCHINA
Makhnovtchina est un repérage actif des nouvelles mobilités urbaines et périurbaines à l'heure des grands projets de métropolisation. C'est un atelier itinérant de production participative d'images (fixes, vidéos, ou multimédia), de textes, de cartes, de journaux, « Work in progress ». Ce travail mené par des architecte, géographe, créateur informatique, sociologue et économiste vise à terme la proposition d'architecture ou d'équipements mobiles et légers. Ce travail vise, en outre, à explorer les futurs vides ou terrae incognitae que créent ou créeront les métropoles. Il propose une traversée du terrain d'accueil pour « gens du voyage » au marché forain en passant par les espaces des nouveaux nomadismes générés par la déstructuration des entreprises, notamment de réseau (EDF, GDF, France télécom...), ainsi que par les campings où, faute de moyens, on loge à l'année. Une traversée, pour entendre comment la ville du cadastre rejette, interdit, tolère, s'arrange, appelle ou fabrique la mobilité et le nomadisme. Ce projet de recherche et de création s'inscrit dans la continuité de certains travaux menés depuis 2001 : travail sur l'utopie avec des « gens du voyage » (2001-2003), participation à l'agora de l'habitat choisi (2009), réalisation d'installation vidéo avec les Rroms expulsés du bidonville de la Soie à Villeurbanne (2009) et encadrement du workshop européen « migrating art academy » avec des étudiants en art lituaniens, allemands et français (2010). Il tente d'explorer les notions de ville légère, mobile et non planifiée avec ceux et celles qui les vivent.